Ecrits

15# Kate

Il voulait une vie normale.
Une épouse, normale.
Pas une femme passionnée. Ni extrêmement belle.
Et surtout pas, en aucun cas, extrême.
 
Il voulait une femme qui ne soit pas excessive.
Qui reste dans les clous.
Qui ne tremble pas.
Qui ne s'affole pas.
Qui surmonte les drames parce que "la vie continue".
Qui fait comme les autres.
 
Elle ne pouvait pas.
Tous ses bébés morts. Elle n'a pas supporté.
 
Alors, les paupières dessillées, elle ne l'a plus reconnu, cet homme.
Qu'elle avait aimé. Autrefois, jadis, il y avait une éternité de cela.
 
L'amoureux n'était plus là.
Il s'était enfui. Et elle ne pouvait pas aimer un lâche. 
Alors elle l'a laissé. Partir.
Elle, est restée seule.
Cloîtrée, chez elle.
 
Car le monde était devenu cruel.
Car la cruauté est partout.
 
 
 
Julie Boitte | août 2017
Après un film avec mon actrice fétiche.

14# Jumeaux

Je te veux
Je ne te veux pas.
Je voulais te rencontrer
Je ne voulais pas.
Je voulais ressentir quitte à souffrir
Je voulais l'indifférence.
Je voulais te charmer
Je suis hantée.
 
Jumeaux nous sommes.
Le seul véritable couple est celui-là.
Aucun ne peut faire sans l'autre.
Mais tandis que l'un l'avoue, l'autre fait comme s'il ne ressentait rien.
 
Tu n'es pas mon âme soeur. 
Tu ne m'es pas complémentaire.
Tu es mon miroir. Je suis ton double. 
Sous un air angélique, la noirceur tapie.
 
Il faut 
Pulvériser le manque.
Et savoir que cet abîme renaît. Toujours plus fort. Sa puissance décuplée. Indéfiniment.
 
 
Julie Boitte | août 2017

13# Si

 Si le gouffre s'ouvrait sous moi

Je ne résisterais pas

 

Si le ciel m'aspirait

Je ne me rebellerais pas

 

Si la pourriture grimpait sur les murs

De ma chambre

Privée,

Je resterais

Quand même

 

Si tu me disais

Enfin

Que tu m'aimes

Je fuirais

Loin

 

Je refuse que tu m'enfermes.

Je résiste à ton emprise.

A toutes les emprises je veux

Résister.

L'obéissance, jamais.

Jamais.

 

Un maître?

Qui est-il pour "supposer savoir"?

Comment s'en remettre à quelqu'un

D'humain?

Ou

De divin?

 

Mon amour.

Si je te voyais tomber

Je ne ferais rien.

Car enfin

- je m'en rends compte à présent -

Je ne te connais pas.

 

Julie Boitte | juillet 2017

11# Intimité

Terrifiante.

Etre qui on est et voir l'autre s'enfuir.

Se retrouver plus seul qu'avant.

Car avant, on ne savait pas.

Se jurer de ne plus jamais se dévoiler.

De n'être que stratégique. Observateur. Astrologue.

Car si l'on n'est pas Zeus, Léda meurt toujours de nous découvrir tel que l'on est.

Ne plus jamais croire.

Rester dans sa grotte.

Ermite misanthrope.

Que la moindre sortie soit vue comme une faveur. "Douceur".

Et non que le moindre retrait soit perçu comme une attaque. Personnelle.

Les chevaliers sont morts.

Etre léger c'est se barricader.

Alors, ne jamais dire la vérité.

Ne plus jamais croire vos yeux.

Ils sont un gouffre.

Je n'essaie plus de remonter.

Je suis un dragon.

Vous étiez prévenu pourtant.

Le monstre en moi grandit.

Vous avez peur. Et vous avez raison.

 

Julie Boitte | juillet 2017

 

12# Vous

Il faut qu'il soit bien accroché, le coeur. Pour ne pas s'égarer.

Décontenancée je suis -  et sans doute pas la seule.

Inassouvie aussi. Mais de quoi?

D'un désir indicible.

Comme si nous étions funambules hésitant sur le côté où pencher.

Comme si un ailleurs s'ouvrait, parfois. Un ailleurs rare, à apprivoiser, où se laisser mener, sans plus rien contrôler. Car rien ne se passe comme fantasmé.

Attirance irraisonnée. Encore toujours inexpliquée.

Romantique au sens tragique, invétérée, je crois que "quelque chose" se passe.

Troublée. En déséquilibre. Encore. Et sans doute pas la seule - c'est peut-être ça qui est inédit.

Je déteste les matins. Vous le saviez déjà. Parce qu'il me faut trouver une façon de vous quitter. Et je ne sais pas.

Ne vous méprenez pas. Sur moi, sur ces méchants dont vous croyez que je m'amourache, sur cette vie dont vous pouvez pourtant être assuré que je ne l'abandonnerai pas.

"Nous" existe étrangement.

Avec des sentiments.

Bulle rare. Précieuse parenthèse.

Une île sur la mer de nos stabilités choisies.

Pouvons-nous prendre soin - de cette possible intimité, dessinée, peu à peu ?

Vous êtes effrayé.

Je ne veux pas mourir sans être allée au bout. De qui je suis. De qui nous sommes. Chacun et avec l'autre.

Je ne suis pas déçue. Je suis intriguée.

Moi, autrefois votre très chère.

Vous, mon - (im)possible - am(our)ant.

 Julie Boitte | juillet 17

 

10# Dormeuse

Mon coeur est enchaîné.

Mes pensées sur des rails.

Et mon corps est souffrant.

Tout me ramène à toi.

Pourtant, je sais.

Nos souvenirs n'existent pas.

Et mes rêves ... sont des rêves.

Trop tard. Trop loin.

Et trop émouvant.

Même s'il n'y a que moi qui l'avoue.

Je préfère dormir. Enfin. Après tous ces tourments, cet élan contrarié.

Dans mon sommeil, tout est possible. Je peux tout reconstruire. Je peux tout recréer.

Et chaque moment à peine esquissé dans la réalité se déploie, prend de l'envergure, et s'envole, dans le ciel enflammé. Comme un oiseau magique, phénix toujours mourant, mais toujours renaissant.

Embrasement sans repos. Sans repos.

Car seul le ciel, me console. Du crépuscule ou de l'aube naissante.

Le ciel seul est un espoir. Pour que l'horizon s'ouvre à nouveau. Malgré tout. Malgré moi.

Et sans toi.

 

Julie Boitte | mai 2017 | Essai sur une belle au bois dormant. Dont le prince ne revient pas.

 

9# Me libérer

Me libérer.

Me libérer de vous. Me libérer de toi.

Mais d'abord, me libérer de moi.

JE ME libère pour partir.

Pour m'envoler.

Pour que mon désir tyrannique ne m'enchaîne plus au sol.

M'envoler parce que le monde m'appelle. Parce je veux me fondre dans le paysage.

Caméléon je suis.

Parce qu'on me confond toujours avec quelqu'un d'autre. Parce que je suis invisible déjà. Depuis toujours.

A côté de quelqu'un d'autre, je disparais. Tu ne me vois plus.

Parce que moi, je n'insiste pas. Si tu préfères du clinquant, du minaudant, c'est ton histoire. Je ne me soumettrai pas. Je suis de la nuit. De la pénombre. De la lune.

Je n'essaierai pas de te séduire. Parce que séduire c'est se mettre à la merci. Et j'ai déjà donné.

Solitaire, de toujours. Misanthrope. Et sans attaches - oh je voudrais oui je voudrais tant parfois, comme si ça empêchait de souffrir, pfffff.

Mais je peux aussi m'évanouir dans le brouillard de mes rêves. Bien plus vite que tu ne le crois. Et bien plus soudainement. Fais moi confiance: bien plus soudainement.

 

Julie Boitte | avril 2017

8# Je cherche

Je cherche.

Une maison pour la nuit

un abri pour le jour

un endroit de repos.

Je cherche.

Une maison où dormir

un abri pour sourire

un endroit de plaisir.

Je cherche.

Un lieu où respirer

l'air pur à grandes goulées...

Je cherche!

Un endroit d'ouverture

où tes yeux seraient là

pour me rendre plus pure,

plus fraîche, et plus mature.

Je cherche...

 

 

Julie Boitte | mars 2007

7# La Rage

Fébrile. Nerveuse. Prête à tout casser, à donner des coups de pied. A hurler. D'un cri qui viendrait du fond des tripes. Rauque. Dans un souffle effrayant.

Comme un enfant qui meurt.

Comme un vieillard qui n'arrive pas à quitter sa paillasse pourtant pouilleuse.

Comme un chaton qui agonise avant d'être dévoré par sa mère parce qu'elle est folle.

Mais ne pas crever d'angoisse.

Lutter. Toujours. Ne plus m'endormir.

Ne plus glousser.

Mais surprendre.

Derrière mon sourire angélique.

Derrière mon air ingénu.

Pour qu'enfin, ils sachent tous que je préfère les monstres aux héros.

 

Julie Boitte | décembre 2016

6# Haïkus

 

Le ciel est encore bleu

J'ai peur de la mort

Où est mon amant ? 

 

Les arbres nus

Me rappellent ton manteau,

Lorsque nous étions ensemble

 

La nuit tombe

Les yeux du chat sont verts

Tu es si loin

 

Les nuages roses

Par la fenêtre de ma chambre

Peuplent ma solitude

 

L'horloge grince

Mon coeur est fou

A toi contre moi, je pense

 

Dans ma caverne

A l'abri du monde qui m'agresse

Je t'attends

 

Le thé brûle

Mes mains sont froides

Je voudrais dormir, enfin

 

La corneille sur le sommet

Comme un enfant qui pleure

J'ai besoin d'un refuge

 

Le cyclamen se fane

Mes ongles longs se cassent

Je ne sais plus qui je suis

 

Dans le creux du monde

Le silence est fou

Tandis que je m'agite, sans cesse

 

 Julie Boitte | décembre 2016

 

 


5# Le pendu

Je pourrais croire que tu danses.

Si tu n'avais pas le pied gauche accroché à une corde.

Mais même ainsi, tes jambes sont comme des lianes, agiles, solides aussi.

 Qui pourraient te soutenir, t'ancrer droit dans la terre, si tu n'avais pas la tête à l'envers.

 Tu as l'air de rêver.

 Tu ne souris pas vraiment mais tu sembles serein.

 On dirait que tu flottes, dans l'espace – comme un cosmonaute, ou dans l'eau – comme un homme grenouille.

 L'or et l'argent sortent d'entre tes coudes.

 Tes cheveux sont d'un ange. Ils te nimbent d'une aura étrange.

 Mais tu n'es pas seul.

 Mes frères t'encadrent.

 Comme s'ils se mettaient à ton diapason.

 Comme s'ils veillaient sur toi, humain-trésor, jeune homme précieux, irremplaçable.

 Leurs feuillages sont à la même hauteur que ton visage.

 Leurs feuilles étoilées répondent par leur forme à la couleur de tes cheveux d'or.

 Tu flottes, tu planes : ils s'enracinent pour toi.

 Tu es apaisé : ils sont dans l'ailleurs, loin du réel.

 Ils sont la nature forte, pour toi.

 Tu te laisses faire par eux.

 Tu bois leur présence.

 Sans aucune résistance.

 Ils veillent. Ils vieilliront au-delà de toi. Ils sont dressés mais non tendus.

 Ils sont debout mais ne tuent pas.

 Ils sont.

 Sages par essence. Stoïques. Résistants. Inébranlables. Millénaires. Universels.

 Arbres.

 

Julie Boitte | mai 2016 - sur la carte du tarot de Oswald Wirth, dans le cadre du projet "De sève et de son"

 

 

 

4# Frémir

Je veux ton souffle, tes mains et ton regard.

Je veux ton audace et tes yeux encore.

Tes yeux toujours, la façon que tu as de les poser sur moi, sans pudeur.

Je veux tes mots. Parfois bateaux, toujours au moment où il faut.

Je veux tes doigts qui courent sur mon cou.

Je veux ta bouche sur mon visage.

Je veux ton rire quand je te défile mes lèvres.

Et je veux ta supplication.

Je veux nos promenades la nuit sous les étoiles, mon visage dans ton cou quand on joue à me cacher.

Je veux ce souvenir pour dans 20 ans, de cette vue appelée "... du paradis" dont tu n'as rien su car il faisait nuit. Et ton sourire et tes mains qui me saisissent un instant avant que je ne m'enfuie. Encore.

Avant que je ne sois vraiment troublée puis rendue à mes démons. Dont la légèreté et l'humour ne font pas partie.

Je veux ce frisson.

Je veux ce frisson de toi. Mieux encore. Et que je m'amuse. Et que tu joues. Mieux encore. C'est comme si nous avions eu notre répétition avant la première.

Même s'il ne doit y en avoir qu'une...

 

(Ps : je te poserai la question avant "cela peut-il se produire plusieurs fois avec la même?"..)

 

Julie Boitte | août 2016 en vue d'une soirée de poésie érotique

 

3# Poupée

Assise à l'entrée

petite maison-cabane

au pied d'un arbre / en fleurs

elle ne sourit pas

elle tient dans ses bras une poupée

sa poupée

bras de poupée qui tombent

tête de poupée qui part/ en arrière

l'enfant ne pleure pas ne dit rien

ne sourit pas

les yeux dirigés vers le corps sur ses genoux

le regard ailleurs

les mains soutenant le corps de poupée inerte

elle est pieds nus l'enfant

cheveux tressés

raie au milieu des cheveux lisses

robe grise

foncée

col montant

manches longues

pas de bas

jambes dénudées

c'est un soir d'été

la poupée est morte

l'enfant est pensif

après

il ne s'est plus rien passé

 

Julie Boitte | 10.11.15

2# Intact

 

 Il y a eu quelqu'un ici -c'est évident

quelqu'un qui vivait

quelqu'un qui aimait

puis qui est parti

jamais revenu/ jamais

il y a eu quelqu'un

assis sur ce tabouret/ de velours

assi-se se brossant les cheveux/ brosse en nacre/ cheveux d'or

miroir au cadre de bois sculpté

de roses

épanouies

offertes

écloses

 

elle aussi

ses yeux sont charbonneux

mi clos

sa robe est dégrafée

tombe sur son épaule qui attend d'être embrassée

quelles lèvres viendront ici ce soir ?

Quelle peau viendra contre la sienne après avoir ôté les soies du jupon, les lacets du corset

après avoir gardé les bijoux scintillants

à la lumière dorée/ des bougies

 

elle attend

se poudrant

se parfumant

 

Les tentures lourdes sont tirées devant les fenêtres

de la rue on ne distingue qu'une faible lueur

quelqu'un est arrivé ce soir

et elle a tout quitté

tout ce qui avait fait sa vie/ jusqu'ici

pour un ailleurs

un monde plus beau qu'on lui avait promis

 

depuis le miroir est tout piqué

les flacons sont tout ternis

une fine couche de poussière a tout recouvert

 

mes chaussures sont lacées jusqu'à mi mollet

les talons pointus ne font qu'une trace légère dans la poussière

je m'assois devant le miroir

je brosse mes cheveux avec la brosse de nacre

les yeux mi clos

j'attends

à la porte de l'appartement, qui viendra frapper ?

 

Julie Boitte |  10.11.15

1 # Sertie de plomb

Elle a toujours été là.

Surplombant le reste du monde.

Ses yeux bleu perçants

sa coiffe élégante piquée de fleurs

son chignon relevé

ses manches bouffantes

sa bouche pincée

un bijou sur le front un bijou brillant

étincelant

 

du haut de la fenêtre elle voit tout

qui entre qui sort

elle entend tout

qui pleure qui parle fort qui jouit

 

il y a cette enfant

de la terre sous les ongles

des yeux trop grands

le verbe lent

qui la regarde

et qui comprend

 

les autres ne regardent pas ne sentent pas ne voient pas n'entendent pas

les signes les souffles

l'enfant oui

ça lui coupe la parole

ça l'empêche de jouer avec des « camarades »

pourquoi faut-il en avoir ?

La solitude lui va. Bien

elle chante

elle rêve

elle marche

elle plante des fleurs

caresse le chat

revient toujours sous la fenêtre

à force d'attendre à force de crier sans parler

elle entend

le souffle du passé

elle est traversée

par les effluves du temps

 

elle est un coffret scellé

personne ne l'ouvrira jamais

elle n'aura pas de fiancé

ou de loin de si loin ils la regarderont, la désireront

mais effrayés n'oseront pas aller plus loin venir plus près

ils seront sans mots face à ses yeux profonds plein de questions

eux sauront avant elle que c'est elle qui sait

c'est elle qui sait

 

Julie Boitte | 16.11.2015